La justice sait aussi (parfois) rire d'elle-même

(Titre ci-dessus d'un article paru ce 14 janvier dans le Figaro)
C'était une audience qui ne devait pas manquer d'intérêt ce jeudi après midi au Tribunal de Boulogne/mer. On y poursuivait trois individus prévenus de trois faits d'abus de la faiblesse ou de l'ignorance de trois personnes vulnérables afin de leur faire souscrire des engagements financiers. Des délits punis de peines de trois ans d'emprisonnement et de 375.000 euros d'amende, peines portées à sept ans de prison et un million d'euros d'amende si l'infraction est commise en bande organisée. Autrement dit, ça n'allait pas rigoler!
Les victimes présumées, trois personnes âgées de Wimereux, Saint Léonard et Equihen-Plage, n'étaient ni présentes ni représentées. Il faut dire aussi que les faits remontaient au printemps 2017. La justice avait bien pris le temps de peaufiner le dossier. Neuf ans!
Pourtant en écoutant la présidente de l'audience tenter de résumer les motifs devant conduire à la condamnation de ces trois odieux personnages ayant osé profiter de la faiblesse de personnes vulnérables pour leur soutirer de l'argent, le profane arrivé par hasard dans la salle avait bien du mal à en comprendre tous les ressorts. A l'évidence, il n'était pas le seul. Bien sûr dans ses propos il était question d'installation de cabines de douche, de poses de volets roulants, de souscription de crédits pour des milliers d'euros, des factures de plus de huit mille euros pour des travaux non réalisés… Mais il apparaissait impossible d'en distinguer qui en était vraiment l'auteur. Ceci d'autant moins que les trois poursuivis n'étaient que deux à s'être présentés. Tant et si bien qu'à l'issue de l'interrogatoire des deux prévenus debout devant elle, la présidente, lâcha à l'attention de l'avocate de la défense “J'ai fait de mon mieux pour présenter le dossier” formule accompagnée d'un rire franc et sonore. Comme quoi la justice sait aussi parfois se moquer d'elle-même.
La parole était alors à l'accusation.
Après ce galimatias, on attendait avec impatience les réquisitions de madame la procureure de la république. On n'a pas été déçus.
Avec beaucoup de rigueur, la représentante du ministère public démontra que, dans au moins deux des trois affaires impliquées aux prévenus, il n'y avait pas matière à condamnation. Ceci au motif que rien ne démontrait que deux des victimes étaient vulnérables. Restait la troisième victime pour laquelle on aurait pu, éventuellement, penser que le démarcheur ne s'était pas rendu compte d'une vulnérabilité qui avait été médicalement démontrée… l'année suivant les faits. En fonction de quoi, la procureure demandait la relaxe pour deux des prévenus et une peine légère pour le troisième. L'affaire du jour venait de se dégonfler.
Que restait-il à dire pour l'ancienne bâtonnière, Me Roy-Nansion, sinon paraphraser les propos de la procureure en réclamant la relaxe pour son client. Et celle qui fut appelée “l'avocate des oubliés”, plaida également la relaxe pour l'autre prévenu, venu sans défenseur.
Et c'est sans surprise qu'à son retour après délibéré, le tribunal confirma que les trois prévenus étaient totalement relaxés des faits qu'on leur reprochait… Depuis neuf ans!
L'audience judiciaire de ce jeudi après-midi aura été essentiellement consacrée à cette affaire et mobilisé quatre magistrats, une greffière et une huissière.
Que disait-il, déjà, le procureur général d'Aix-en-Provence . Ah, oui!

Post scriptum: Personne n'affirmera que l'on n'est pas vraiment passé à côté de quelque chose ce jeudi à Boulogne. Il est possible que l'affaire ne se résumait pas à la présence des seuls trois prévenus locaux. Dans le dossier il figurait aussi d'autres noms, comme celui d'une société prestataire de services, ou encore une société ayant son siège en Suisse. Mais leur rôle n'a pas pu être retenu. Sic transit.
On sait également que le démarchage à domicile peut parfois donner lieu à des abus. Combien de gens, pas vraiment vulnérables, ont ainsi cédé à des démarcheurs qui leur proposaient un nouveau contrat d'électricité ou de gaz ,à des conditions qui ne s'avérèrent pas plus avantageuses. Ou à ceux qui se sont retrouvés avec des pompes à chaleur dans leur courette.