LA TRIBU DES PANOUS-PANOUS

La fin de l'histoire était écrite d'avance

Ils sont en détention préventive depuis plus de deux mois. Ils arrivent dans la salle d'audience du tribunal de Boulogne bien encadrés par huit hommes (et une femme) en uniforme. Ils sont là pour répondre d'une quinzaine de délits présumés commis ensemble.

Il y a Manolito et Brandon, le tonton et le neveu, et puis Maxime, membre lui aussi de la grande famille de ceux qui n'ont peur de rien. Dans la salle, sur les bancs du public, il y a une vingtaine de personnes attentives, la famille, la vraie.
La spécialité des trois, c'est le vol par ruse, par effraction ou par escalade. Deux sont en récidive, l'oncle et le neveu, c'est à dire que suite à une précédente condamnation, ils risquent de prendre plus cher.

Pour le neveu, cela ressemble même à de la provocation puisque le premier des délits qui figure à son palmarès du jour aurait été commis quelques semaines après sa sortie probatoire. C'est lui qui va être interrogé en premier. Auparavant, pendant près d'une demi-heure, la présidente du tribunal va lire, sans manquer d'y ajouter les détails, la liste des méfaits qui sont reprochés au trio. C'est long comme un jour sans pain. Les cambrioleurs sont assez éclectiques dans le choix de leurs butins. Cela va du fusil à la voiture, toutes marques de voitures, de l'Alpha Roméo en passant par la Citroën C4, de l'Audi A3 ou la Mercédès à l'Opel. Un soir ils ont même raflé des bijoux de pacotille, valeur 40 euros. De quoi porter plainte contre leur victime pour contrefaçon. 
A l'issue de l'inventaire des différents cambriolages et leurs conditions, la juge adresse à Brandon la question naïve, voire provocatrice, du jour: “Est-ce que vous reconnaissez les faits?”.  Réponse du neveu sur le même ton: “Je n'ai rien à voir avec tout cela”. Alors on est partis pour un interrogatoire plus poussé.

La magistrate explique à Brandon que si les enquêteurs sont allés sur sa piste c'est qu'ils ont découvert que le mode opératoire des cambriolages était une copie conforme de celui avec lequel il avait procédé lors d'une affaire précédente, celle qui l'avait conduit en prison. Elle lui rappelle, par exemple, que les policiers ont constaté que son téléphone était régulièrement éteint dans le temps qui précédait les vols et rallumé quand il rentrait chez lui à quatre heures du matin. “Ben oui, mais il arrive que mes enfants jouent avec mon téléphone”, réplique Brandon, et donc cela ne veut rien dire.
Les juges le confrontent alors à une image prise par une caméra de vidéo surveillance sur laquelle on le reconnaît. Sauf que si l'individu sur la photo est habillé comme l'était Brandon, c'est parce que c'était la mode “Tout le monde a le même pantalon” Et puis sur la photo, l'homme porte une cagoule, donc ça pourrait ne pas être lui. Oui mais dans sa voiture les enquêteurs en ont retrouvé une, de cagoule. “Ben, oui, c'est pour quand je fais de la moto”. Et le fusil et le pistolet qu'on a retrouvés dans sa caravane, c'était pour quelles raisons? Pour des raisons évidentes. D'abord parce qu'il y a beaucoup de cambriolages dans son environnement et puis aussi pour la sécurité de sa famille “ Les gendarmes, quand on les appelle, ils arrivent parfois quatre heures après. Faut bien se protéger”.

Il a des réponses à tout. Et l'on comprend que cela va être la même chose pour le tonton, le vrai chef. Celui qui s'est même permis d'intervenir pendant l'interrogatoire de son neveu pour lui intimer l'ordre de revenir sur une de ses négations, laquelle n'aurait pas tenu la route. Le trio est solidaire, même si Maxime reste un peu en retrait.
Sur les bancs, face au tribunal, cinq personnes sont également présentes,  ce sont des parties civiles. A ce titre trois femmes victimes vont même devoir partager un temps leur banc avec leurs probables cambrioleurs. 

La suite et la fin, on aurait pu les écrire dès le début de l'histoire. Avant de retourner s'asseoir avec leurs gardiens les trois prévenus vont répéter “C'est pas nous, pas nous”. Les parties civiles vont réclamer des dommages et intérêts que leurs voleurs présumés ne leur paieront jamais. La procureure va réclamer de lourdes peines pour deux d'entre eux, un peu moins lourde pour le troisième. Les avocats de la défense vont plaider le manque de preuve. Et cela va durer des heures. Mais qu'est-ce qu'on fiche encore dans ce tribunal alors que tout était joué dès le départ, pourraient se demander les observateurs?

Lors d'une suspension d'audience qui est la bienvenue, le tribunal se retire afin de délibérer. Au retour, les sanctions tombent, comme on s'y attendait. Pour Brandon ce sera trois ans de prison ferme et la révocation d'un précédent sursis d'un an. Pour son oncle, même peine de trois ans ferme plus la révocation d'un sursis de six mois. Et pour les deux, ce sera retour immédiat à la case prison. Pour Maxime, ce sera deux ans de prison, dont un an avec sursis et un an aménageable devant le juge d'application des peines.
En sus, les trois hommes devront verser un peu plus de huit mille euros aux parties civiles.
Mais çà, c'est une autre histoire.