C'EST AUSSI CELA LE VIVRE ENSEMBLE
Tribunal judiciaire de Boulogne/mer. En cette fin janvier comparait un Érythréen d’une vingtaine d’années. L’Érythrée est cette charmante dictature d’Afrique de l’Est, au bord de la Mer Rouge, coincée entre l’Ethiopie et le Soudan. C’est dire qu’avant d’atteindre les rivages de la Côte d’Opale notre Érythréen en a franchi des milliers de kilomètres, en a affronté des dangers. Traverser la frontière française ne lui a causé aucune difficulté, traverser le pays non plus. Il touchait presque au but. Il lui restait un peu plus de trente kilomètres à accomplir et il atteignait sa destination: l’Angleterre. La langue officielle de son pays d’origine, c’est l’anglais et notre africain ne parle pas un mot de français.
Mais voilà, sans passeport, sans visa, pas question de traverser le Channel. Et comme depuis Sarkozy les autorités françaises ont pour ordre d’empêcher les embarquements amateurs pour la blanche Albion, y compris en s'en prenant aux bateaux depuis macron, notre Érythréen a été refoulé. Il a été arrêté. Il s’est retrouvé dans un CRA. Un CRA, c’est un centre de rétention administrative. D’après la description qu’on en fait, on n’y mène pas la vie de château. Question hygiène ce serait même plutôt CRACRA. (tiens, faudra qu’un jour je demande à mon député de m’emmener visiter un de ces centres). Et c’est dans ce CRA que les vrais ennuis de notre Érythréen commencent.
A l’évidence, les occupants du CRA n’ont pas dû entendre les encouragements mélanchonesques. Alors quand un Érythréen, noir, doit cohabiter avec un Kurde, blanc, c’est là qu’on mesure très vite les limites du « vivre ensemble ».
Un soir, pour une banale histoire de fenêtre ouverte ou fermée, les deux hommes en sont venus aux insultes et puis aux mains. C’était le 20 janvier. Mais c’est seulement trois jours plus tard, le temps sans doute de trouver deux interprètes, qu’un policier du CRA conduisit les deux hommes devant le procureur de la république. Lequel procureur, à l’écoute des explications des deux hommes, explications traduites de l’anglais pour l’un et de l’arabe pour l’autre, en déduisit que c’était l’Africain qui était coupable et l’Arabo-européen la victime.
La défense agressive de l’avocate commise d’office n'a pas été payante. Le tribunal a suivi les réquisitions du parquet. Le Kurde a été reconnu victime, l’autre devra lui verser des dommages-intérêts. L’Érythréen, lui, il se prend dix mois de prison ferme et il va retourner en prison. A noter un fait assez rare en pareille occasion. Comme s’il pressentait qu’il était déjà condamné avant même d'être entendu, le prévenu avait brusquement quitté la salle d’audience tout au début de son audition par la présidente. Le sort en était jeté.
Ce soir, pendant que l’Africain dormira en prison, le Kurde pourra se retrouver seul dans sa chambre du CRA… Dans l’attente d’un colocataire compatible. Est-ce cela que d'aucuns appellent « le grand remplacement » ?
Mais l’histoire n’est pas terminée. En plus de la peine de prison, l’Érythréen a l’interdiction, pendant trois ans, de séjourner sur le territoire français où on l'a laissé entrer. Où on l'a financé peut-être. Et la suite? Sachant qu’il n’a pas l’intention de rentrer dans son pays d’Afrique, sachant qu’il ne pourra pas, non plus, partir pour l’Angleterre, sachant qu’il ne parle pas un mot de français, quel sera son sort à sa sortie de prison à la fin de l'année? La question n’a pas été évoquée.
Elle ne retiendra pas non plus l’attention de ces braves politiciens qui vantent les bienfaits du vivre ensemble, toutes ces âmes généreuses qui prônent l’ouverture sans limite de nos frontières, pour toutes les entrées… Et la fermeture pour certaines sorties. Et après…
Après, ce n'est plus leur affaire.
Le même jour, un autre migrant illégal apparait devant les juges. Son crime serait d’avoir commis des violences sur un fonctionnaire du CRA. L'homme gesticule dans tous les sens, salue tout le monde en souriant. On apprend qu’il a des problèmes psy et qu’il est privé de ses médocs. Avec son mètre soixante deux et ses cinquante et un kilos il n’apparait pas bien dangereux face à quatre gardiens qui tentaient de le faire rentrer dans sa chambre.
Les faits de violence n’étant pas confirmés, le tribunal le relaxe. Il va donc retourner dans son CRA(bis). En attendant d’être renvoyé dans son pays de Tunisie. Mais comme il est venu ici sans papiers et se présente sous des identités différentes, il aura fait en France un voyage sans retour. Avec un passage en psychiatrie peut-être.
Et tout cela devient d'une grande banalité devant le tribunal de Boulogne-sur-Mer.
Une autre façon de vivre ensemble? On est bien loin de l'immigration heureuse trop souvent théorisée.