LOLITA A BIEN GRANDI
Cet après-midi, dans la salle des pas perdus, Lolita (nom d’emprunt) attendait patiemment son tour depuis treize heures. Son heure est enfin arrivée. Cette heure qu’elle attendait depuis huit ans.
Elle fait enfin son entrée dans la salle d’audience. Au même moment, Humbert, 65 ans, est appelé à la barre. Lui aussi a patienté, tristement, depuis quatre heures, à quelques pas de ses juges. Il fait triste figure quand il les approche. Il est vrai qu’il lui est reproché des agressions sexuelles commises sur mineure de quinze ans.
Lolita n’avait pas encore seize ans quand elle est tombée entre ses mains. Elle en a vingt quatre aujourd’hui.
Avant d’entrer en lice, lors d’un entretien en aparté, elle a fait quelques confidences.
Huit ans plus tôt, Lolita vivait avec sa mère qui avait divorcé d’avec son père quand elle n’avait que sept ans. En l’absence de papa, Lolita avait-elle reporté son besoin d’affection paternelle sur le nouveau copain de sa mère? C’est possible. Toujours est-il que lors des soirées télé, Humbert s’installait dans le canapé avec la maman à sa gauche et la fille à sa droite. Et comme il tenait la main de sa compagne, il en faisait de même avec la jeune fille. Et puis de la main, il est passé au cou. Puis du cou à la poitrine, couverte. Maman ne disait ou ne voyait rien. Lolita avait sans doute de bonnes raisons de trouver cela normal. D’autant mieux que Humbert était d’une grande gentillesse. « Il me regardait avec un sourire, et moi je trouvais cela bien ».
Mais les évènements se sont précipités. La main est passée sous le vêtement, pour trouver la poitrine. Et puis la main a glissé, plus bas. Lolita serrait les jambes, attendant que ça passe. Cela a duré jusqu’au moment où Humbert a moins fréquenté la maison maternelle de Lolita. La jeune fille a emporté avec elle un curieux souvenir de ces étranges moments partagés avec l’ami de maman.
C’est seulement à la rentrée suivante, en fréquentant le lycée, que la jeune fille a compris que ce qui s’était passé les mois précédents n’était pas normal. Elle a néanmoins gardé tout cela pour elle, sans en parler à quiconque. « J’ai regardé sur la télé les émissions consacrées à la justice. J’ai compris bien des choses ». Elle s’est tue jusqu’à il y a deux ans. Jusqu'à ce jour où elle est allée déposé plainte à la police. « Je voulais qu’il paie. Je voudrais qu’il aille en prison ».
Par chance pour elle, si l’on peut dire, devant les policiers Humbert a tout reconnu. Spontanément. Voilà ce qui lui vaut d’affronter les trois magistrates qui composent le tribunal du jour. Ou du soir selon l’horaire. Il ne la ramène pas. Il bafouille. Il confirme les faits. Dit qu’il ne sait pas pourquoi il s’est comporté ainsi. Demande vingt fois pardon. Assise, à trois mètres de lui, Lolita tient déjà sa revanche. Émue, elle laisse échapper un sourire.
Juste avant le rendu du délibéré, quand on la retrouve dans la salle des pas perdus avec son avocate, elle n’est pas encore détendue mais elle sait qu’elle a eu raison d’avoir engagé cette procédure. Elle va pouvoir regarder devant, désormais. A ce moment là, elle ne sait pas encore que le tribunal a condamné Humbert à trois ans de prison, avec sursis probatoire. Et à lui verser cinq mille euros pour son préjudice moral.
Peut-être que, quelque part, s’il était sincère dans ses regrets et ses excuses, lui aussi aura pu se sentir soulagé.
Allez, Lolita, il n’y a plus de vengeance à chercher. C’est juste « la vie devant toi » maintenant.