UN DRAME EN TROIS ACTES AU TRIBUNAL JUDICIAIRE
LE SUSPENSE AURA TENU JUSQU'AU BOUT
ACTE 1
Côté presse, on ne misait pas cher sur les chances de Thomas V poursuivi pour des histoires de violences sur son épouse et ses enfants. Ceci pour au moins deux raisons. D’abord parce les tribunaux apparaissent souvent inflexibles dans ces affaires de violences familiales. Ensuite, parce que lors d’un aparté entre la présidente du tribunal du jour et l’avocat de Thomas V on sentait déjà un peu de tirage.
Il faut préciser à ce propos que, attendu à 14 heures au motif de demander le renvoi de l’affaire, Me Leroy avait fait son apparition à 15h30. Finalement l’affaire a été ouverte un peu avant 18 heures, une fois toutes les autres évacuées. C’est donc face à une salle presque vide que l’instruction de l’affaire de violence a été engagée.
D’entrée, l’avocat a confirmé qu’il souhaitait que l’affaire soit reportée et non pas évoquée sur le fond ce soir-là. Il avait pour cela un argument qu’il croyait incontournable. Selon lui, l’affaire avait été ouverte suite à une intervention et une perquisition de la gendarmerie au domicile du prévenu et de sa compagne un soir de novembre dernier, vers 21 heures 30. Or, selon l’article 59 du code de procédure pénale, les visites domiciliaires de la police ou de la gendarmerie ne peuvent avoir lieu, sauf cas d’urgence bien spécifiques, qu’entre six heures du matin et neuf heures du soir.
En dehors de ces cas d’urgence, non confirmés dans les procès-verbaux, la gendarmerie n’aurait pas eu le droit de pénétrer au domicile de Monsieur et Madame V. Apparement, le tribunal n’avait que faire de cette précaution juridique.
Malgré l’insistance de Me Leroy, la présidente commença l’instruction orale du dossier de Thomas V. A ce moment là, à écouter le rappel des faits, le sort du prévenu était déjà programmé. Il faut dire que les gifles sur un enfant de trois ans, les tentatives d’étranglement sur une fillette de sept ans, les menaces sur l’aînée de onze ans, sans oublier les coups et les insultes à l’encontre d’une épouse constamment maltraitée, ainsi que cela ressortait de la lecture des procès verbaux, faisaient de Thomas une sorte de tortionnaire inexcusable.
Qui plus est, sur le conseil de son défenseur, le prévenu refusait de répondre à la moindre question et se murait dans le silence malgré l’insistance de la présidente qui tenta bien de le piéger. Elle put obtenir un « oui » discret à une question apparemment innocente. Mais l’avocat intervint immédiatement pour faire respecter l’engagement du silence.
Ceci étant, après l’intervention de la procureure insistant sur des détails peu glorieux, on ne misait pas un kopeck sur les chance de Thomas V de s’en sortir à bon compte. Et l’on pouvait douter de l’efficacité de la stratégie du défenseur.
ACTE 2
Après l’intervention de la représentante du parquet on vit se diriger crânement vers la barre la seule personne qui était restée assise dans la salle d’audience. Il s’agissait de l’épouse de Thomas V, celle qui venait d’être présentée comme une sorte de victime expiatoire aux maltraitance de son époux. On s’attendait alors à ce qu’elle déverse à son tour les pires accusations contre son impitoyable bourreau.
Expiatoire, oui, la jeune femme allait justifier ce qualificatif, mais victime, alors là, non. Mille fois non. Mallory V était venue reconnaître sa part de responsabilité dans cette situation familiale dégradée dans laquelle le couple et ses trois enfants s’étaient enfoncés. Non, elle n’était pas une victime innocente car elle aussi savait rendre les coups. Non elle n’avait pas toujours été une bonne mère…
Pour expliquer cette situation elle remonta même à sa jeunesse, à son adolescence, en relatant des épisodes douloureux qui l’avaient profondément marquée. Elle expliqua, longuement, qu’elle avait souvent demandé de l’aide et qu’elle n’en avait jamais reçue. Que les récents évènements lui avaient fait enfin prendre conscience des dégâts auxquels elle avait contribué.
Dans un langage très clair, énoncé avec beaucoup de conviction, voire de force, elle plaidait en fait pour pouvoir retrouver avec son mari (« Je l’aime ») et ses enfants une vie normale. Car ses enfants avaient besoin de leur père. Ils le lui ont dit, ils l’ont écrit. En un quart d’heure, Malllory, jeune femme intelligente et perturbée, s’était muée en meilleur défenseur de l’homme accusé de l’avoir maltraitée et ses enfants aussi.
Un peu subjugué, sur les bancs de la partie civile comme sur les bancs de la presse, on voyait déjà celà comme un retournement de situation. Le miracle allait-il s’accomplir? L’audience allait-elle se clôturer sur un couple et une famille recomposés judiciairement?
ACTE 3
La parole était ensuite donnée aux deux avocates désignées par l’ASEJ* pour assister les enfants. Après le véritable plaidoyer de la mère, leur rôle se compliquait. Seule la situation future des enfants fut évoquée. Il était indispensable, par des mesures éducatives mais pas seulement, de les protéger d’éventuels nouveaux débordements de violence. L’une d’elles conclut même en espérant « que cette audience aura servi à quelque chose ». Ainsi elles ne demandèrent pas à ce que les enfants soient privés de la présence de leur père. L’essentiel, c’était que cela soit bien encadré, surveillé. Seul l’intérêt de trois enfants était en jeu.
La parole revint alors à l’accusation. Comme si l’intervention de la mère n’avait pas eu lieu, la procureure rappela tous les faits de violences tels qu’ils étaient déjà apparus. Pour elle, il n’y avait aucun doute, coupable, le père l’était. Condamné, il devait l’être. Et sévèrement. Deux ans de prison, dont un ferme, différentes mesures de suivi judiciaire, et puis, et surtout, l’interdiction pour le bourreau d’entrer en contact avec ses victimes pendant un délai de deux ans.
Avant de prendre la parole en dernier, Me Leroy avait-il déjà compris que le sort en était jeté. Il plaida longuement, avec beaucoup de talent, moins sur le fond de l’affaire que sur l’irrégularité de la procédure. Un grand moment de plaidoirie pour un avocat pénaliste fréquentant les cours d’assises. Seulement il y avait face à lui, non pas un jury mais trois magistrates à qui on ne l’a fait pas.
Après un long délibéré, la sanction est tombée. Deux ans de prison, dont un avec sursis probatoire, pour Thomas V, plus quelques mesures accessoires. Et surtout, surtout, l’interdiction d’approcher sa femme et ses filles pendant deux ans. Adieu la nouvelle vie de famille un moment envisagée.
Saurait-on, dès lors, oublier que le sort de trois enfants était aussi en jeu. Selon certains témoignages, ceux-là avaient réclamé la présence de leur père « qui n'était pas méchant.»

La vérité sort-elle toujours de la bouche des enfants?
Que ce serait-il passé vendredi soir si la porte de la salle d'audience s'était soudain ouverte et que les trois petits V s'étaient précipités vers l'homme tremblant sur son banc en s'écriant: paapaa !
Reste alors cette autre interrogation: la vérité judiciaire est-elle la vérité vraie?
Éternelle question.
* ASEJ association chargée par l’Etat de veiller à la sécurité judiciaire des enfants.