On n’était plus au Théâtre ce soir

La Main au Panier ou un programme éducatif hors normes

Au mois de mars 2020, il entrait avec deux de ses colistiers au conseil municipal de sa commune, là bas dans la lointaine campagne boulonnaise. Il entrait aussi au conseil communautaire. Dans le même temps, ce retraité de 72 ans animait un club de théâtre. C’était une personnalité. Mieux, une personne respectée. Et puis…

Et puis ce mardi devant le tribunal correctionnel de Boulogne cette réputation s’est soudain effondrée comme un château de cartes. D’une pichenette. Ou plus exactement, d’une secousse

Lucien L., devant la barre, donne l’impression de ne pas comprendre ce qu’on peut bien lui reprocher puisqu’il a toujours agi par empathie, dit-il. « Vous vous trompez sur le sens de ce mot » lui fait remarquer la présidente. Il est vrai qu’elle vient de lui donner lecture des faits pour lesquels il est poursuivi: agressions sexuelles sur trois mineures et une majeure.  
C’était à l’occasion des cours ou des répétitions dans le théâtre dont l’homme était le principal animateur. C’est d’ailleurs par empathie, confirme-t-il, qu’il donnait des conseils sexuels aux jeunes filles. Mais attention, il n’y prenait aucun plaisir. C’était juste pour les aider. 

 Le ton et le regard de la magistrate avaient beau lui démontrer qu’elle n’en croyait pas un mot, il persistait et entrait dans les détails.
C’est ainsi qu’il mima la manière dont la poitrine d’une élève était venue se blottir dans sa main à lui, main qu’il tenait ouverte bien à plat… Une main qui s’insinuait bientôt un peu plus profondément, mais toujours dans une intention bienveillante. C’était peu crédible. Les motifs des attouchements sur une autre ne l’étaient pas davantage.  
On allait bientôt entrer dans le sérieux. La magistrate relatait en détail le moment où la main du septuagénaire était entrée en contact avec le sexe dénudé d’une jeune fille. Et s’y était attardée. « Que faisiez vous avec la main sur son sexe » demanda la juge. « Rien » répondit-il » « Comment ça rien? » insista t-elle. « Je l’ai peut-être un peu secoué, oui ».  
Ce fut le tournant de l’interrogatoire. Il y eut d’abord des rires puis la question « Comment peut-on secouer le sexe d’une jeune fille? ».  Lucien L. resta coi. Et sa situation ne s’arrangea pas quand il évoqua la recherche de plaisir. Mais pas le sien, bien sûr. Toujours cette empathie.


A ce stade, l’histoire se résumait ainsi: Lucien L. s’était mué en éducateur sexuel sans en avoir le droit et les capacités. Et il avait quelque peu transgressé les règles d’un métier qu’il n’avait pas appris. Jusque là on aurait pu faire encore preuve d’indulgence pour ces dérapages mais…  Mais c’était sans compter sur la présence de trois des victimes potentielles. Ce fut le second tournant du procès. Depuis plus d’une heure elles étaient apparues stressées sur le banc de la partie civile. Appelées à la barre, les deux premières s’effondrèrent, en larmes, une troisième refusa de se lever et d’avancer à côté de celui qui lui avait fait subir ses outrages.  Jusque là, l’homme n’avait pas contesté les évènements tels que le tribunal les lui avait contés, mais quand l’une de ses accusatrices avait évoqué une histoire de viol, il s’était redressé en criant « C’est totalement faux ! »

Ce fut alors au tour des avocates des trois jeunes filles, d’entrer en scène. Elles furent sans pitié pour l’ex professeur de théâtre devenu témoin muet d’une pièce qu’il ne mettait pas en scène mais dont il subodorait la chute finale.


Curieusement, ce fut le procureur qui eut le plus d’indulgence pour le septuagénaire, estimant à propos de celui-ci « c’est avec sincérité qu’il ne s’estime pas être un auteur de violences sexuelles… Ce n’est évidemment pas un monstre… Sa place n’est pas en prison… » Ce qui, bien sûr, ne l’empêchait pas d’être coupable…

En fonction de quoi, le représentant de l’accusation réclama une peine de 30 mois de prison, dont 15 avec sursis et 15 aménageables.  
L’intervention de l’avocat de la défense relevait de la mission impossible. « Je ne comprends plus rien au droit »… 
Selon lui, les procès-verbaux qui ont conduit au procès ne représentaient qu’une partie de la vérité. Son client avait eu le tort de ne pas se faire assister lors des interrogatoires. Mais, voilà, comme l’avait déjà dit Lucien L.: on ne peut pas revenir en arrière.   
Une demi heure plus tard les sanctions judiciaires tombaient. Trente mois de prison, dont une bonne moitié ferme mais aménageable, le reste avec sursis. Avec le risque de voir ces remises tomber si le condamné ne respectait pas les mesures, de soin, de ne pas s’approcher, de répondre aux convocations, etc, etc. Et surtout s’il ne payait pas jusqu’au dernier cent, les douze mille euros qu’il allait devoir verser aux trois victimes pour leur préjudice moral et autre. 
Acta est fabula.
Mais la vie n'est pas un théâtre. Le tribunal, un peu, parfois.
Rideau.