UNE AFFAIRE QUI FAIT PSCHITT !!!
(suite des deux épisodes précédents sur l'affaire des Cartes Grises)
Il y au moins trois perdants dans cette affaire qui fait pschitt.
L'État, qui a cru détourner l'attention à bon compte de ses erreurs, la Justice, qui s'est empêtrée dans cette histoire, et la presse, qui croyait tenir la belle affaire du moment. Quant aux douze prévenus, bien qu'ils n'étaient pas tous vraiment innocents, il était rapidement apparu qu'on leur avait fait endosser un costume d'escrocs en bande organisée bien trop grand pour eux…
Quand, ce mercredi soir, après trois jours d'audience, spectacle insolite et édifiant, ces prévenus se sont présentés, ensemble, devant le tribunal, debout, les uns à coté des autres, -parce que la justice donne toujours le dernier mot aux comparants- ils ressemblaient à tout, sauf aux auteurs d'une vaste fraude à la carte grise capable de déstabiliser l'Etat et d'entraîner des pertes de plusieurs millions d'euros, comme l'annonçait dimanche le quotidien régional La Voix du Nord:

D'ailleurs, au troisième jour du procès, à l'exception de l'auteur du présent billet, il n'y avait plus un seul représentant de la presse dans le prétoire.
Il est vrai que dès les premières heures de ce procès qui avait commencé lundi matin, les avocats des prévenus avaient laissé entendre que cette histoire allait s'effondrer. D'ailleurs, c'est l'avocat de l'État qui avait admis tacitement, avec un certain talent, que l'affaire se dégonflait… Avant de quitter définitivement la salle d'audience, sans attendre même les réquisitions.
Qu'en était-il alors des 15 millions d'euros dont la Direction Générale des Finances déplorait la perte? On ne sait. Qu'en était-il du préjudice subi par l'Urssaf dans cette histoire? Mystère, puisque l'Urssaf renonçait à se porter partie civile.
En attendant, les prévenus avaient fait, pour certains, de la prison en préventive. Des mesures de prévention (contrôle judiciaire) avaient été prises pour d'autres. Des biens ou des numéraires avaient été saisis.
Et puis, comme les prévenus avaient été convoqués, il fallait bien les juger. Et c'est le tribunal de Boulogne sur lequel retombait cette responsabilité dont il se serait sans doute bien passé. Pour s'en convaincre il suffisait d'écouter l'une des dernières avocates de prévenu à prendre la parole ce mercredi. Me Vasseur, du barreau de Boulogne, après avoir évoqué Dieu, rappelait qu'elle attendait, muette, depuis trois jours et qu'elle allait profiter pleinement de son temps de parole. Et elle tint… parole. Comme ses confrères qui l'avaient précédée, elle revint sur les qualifications des délits reprochés à son client. On l'accuse de faux. Mais il n'a rien falsifié, il a juste transmis des documents. On l'accuse d'escroquerie? Mais on est incapable d'en déterminer le montant. Il ferait partie d'une bande organisée, mais pour cela il faudrait qu'il y ait une hiérarchie, un chef, un projet, une préméditation. Mais rien de tout cela. Il aurait causé un préjudice non chiffré à l'Urssaf. Un préjudice moral alors? On ne savait pas que l'Urssaf avait une morale. Il mènerait une vie dispendieuse. Mais regardons-le, il s'habille chez Shein avec des T-shirts à trois euros (Bon, ces deux-là c'était pour rire, ndlr).
Il est incontestable que le juge d'instruction n'avait pas fait dans la dentelle. Il avait quasiment repris tous les mêmes chefs de poursuite pour chacun des prévenus. Il est vrai aussi que sa tâche n'était pas aisée dans une affaire où il était essentiellement question de liens dématérialisés, comme l'est la procédure des cartes grises. D'ailleurs tous les prévenus avaient le même profil, celui de ces gamins qui sont nés avec un outil informatique entre les mains. Et qui ont souvent un temps d'avance sur leurs aînés.
Mais ne soyons pas non plus idéalistes ou aveugles.
Il est évident que certains ont tiré quelques profits de cette embrouille. Mais pour la plupart, ce bénéfice n'est rien à côté de ce qu'ils ont vécu depuis comme misères. Tel ce jeune policier qui a perdu son boulot, qui a connu la prison et qui est marqué au rouge pour longtemps. Tel ce carrossier qui a dû échanger son garage pendant quatre mois contre un “dortoir carcéral à Dunkerque” comme l'a décrit une avocate.
Une affaire de corne-cul s'il en est.
Et sur laquelle il faudra bien revenir.
Car à l'issue de l'audience de ce mercredi après midi, la présidente a donné rendez-vous à tout ce joli monde le 30 avril prochain pour le rendu des jugements individuels
Trente jours pour sortir quelque chose d'intelligent de tout un galimatias juridique, ce ne sera sans doute pas de trop
J.G.