Les portes de la pénitenciaire bientôt vont se refermer...

comme le chantait (presque) notre Johnny national

Rencontre au tribunal avec un de ces hommes qui escortent les prisonniers. Il approche de l'âge de la retraite. Il a effectué l'essentiel de sa carrière professionnelle dans l'administration pénitentiaire.  D'abord comme gardien de prison dans divers établissements de la région parisienne. Maton. 
Des souvenirs de cette période il en a gardé plein sa mémoire, tant visuelle que sonore ou olfactive. Le bruit? Il est constant. Toute la journée et une partie de la nuit. Les détenus s'endorment au petit matin. Il a le souvenir du bruit que lui-même venait ajouter quand le règlement l'obligeait à venir tester les barreaux des fenêtres pour s'assurer qu'ils n'avaient pas été sciés. Il a conservé en mémoire le son de son bâton de fer qu'il promenait sur les grilles des cellules. 
Visuelle? Des cellules dortoirs surchargées, sur-occupées. Des portes qui s'ouvrent et se referment à l'infini. L'absence de lumière du jour.

Les odeurs? De toutes sortes. La fumée, la nourriture. Ah, la nourriture! Sans être très recherchée la cuisine servie aux prisonniers doit être variée. Mais la plupart des détenus n'en veulent pas et la jettent par la fenêtre. Ça attire les rats. Il le jure, il y a des maisons d'arrêts où les coursives sont peuplées de centaines de rats. Les rats à leur tour produisent des déchets. L'urine. C'est immonde. Il en parle comme s'il avait encore l'odeur dans les narines. 
Après des années il a opté pour quitter le rôle de maton et devenir escorte pénitentiaire. Il fait désormais partie de ces hommes, armés et arnachés comme s'ils partaient au combat, qui accompagnent les détenus pendant leur transport vers les juges. Ce jour-là, dans l'enceinte du Palais de justice de Boulogne, pour cinq détenus ils étaient douze hommes d'escorte et trois véhicules. Tous mobilisés pendant une journée entière, l'audition des prévenus devant s'échelonner du matin jusqu'à la fin de l'après midi. Pour l'escorte c'était lever à six heures, regroupement à huit heures et départ pour être à Boulogne à neuf heures au plus tard. Et départ pour le voyage retour dans l'autre sens après dix-sept heures. 

Comment se passent les voyages avec les détenus? Bien, le plus souvent. Nous avons aussi un rôle humain à jouer. On rassure nos voyageurs entravés, on leur explique, pour les novices, ce qui les attend. Que les gens qui vont les juger doivent être respectés. Au retour il nous arrive d'en consoler quelques uns. Reconduire vers sa cellule le gars qui vient de prendre quatre années de prison supplémentaires, cela reste une épreuve.
Pour accéder à ce métier d'escorte pénitentiaire, notre homme a dû suivre une formation spéciale. Théorique et pratique. Comme l'usage des armes, de l'arme à feu (pistolet automatique) comme de l'arme télescopique. Et un peu de pédagogie et de psychologie aussi. Un métier complet qui s'apprend également au fil du temps.

Notre entretien se termine. Bientôt, le jugement rendu, les détenus vont repartir vers la destination prison. 
Les portes de la “pénitentiaire” se sont refermées. Le véhicule s'apprête à franchir les portes des remparts de la vieille ville où siège le tribunal:

Fin de l'histoire.

Post scriptum: le métier n'est pas non plus sans danger. En mai 2024 deux agents de la pénitentiaire ont été tués et trois autres grièvement blessés dans l'attaque d'un fourgon blindé. Notre interlocuteur d'un jour avait été un collègue proche de l'une des victimes. Il a toujours ce drame en mémoire.