Contre un voyage raté vers l'Angleterre...
Douze escortes pénitentiaires, trois interprètes, trois juges, un procureur, cinq avocats, un greffier et cinq prévenus. Autant dire que le tribunal faisait le plein ce matin là. Du moins côté prétoire. Car côté public, néant. Côté presse, une seule présence, l'auteur de ces lignes. Ce n'était pas une affaire digne d'intérêt pour la bonne presse.
Pensez donc, il ne s'agissait que de cinq migrants, arrivés clandestinement en France, voici déjà quelques années pour certains. La Côte d'Opale était devenue en quelque sorte une seconde patrie pour ces trois Iraniens, cet Afghan et cet Irakien. Et la justice leur promettait même d'y prolonger leur séjour. En pension complète, bien sûr, gîte et couvert assurés.
Les motifs de poursuites étaient d'un classique! A savoir “aide à l'entrée, à la circulation ou au séjour irrégulier d'un étranger en France en bande organisée”.
Au mois de février dernier nos cinq gaillards accompagnaient d'autres migrants en vue de leur faire traverser le Channel, direction le Royaume Uni. Une aventure qui n'est jamais sans risque pour les candidats au voyage.
Depuis les accords du Touquet, ce sont les forces de l'ordre françaises qui tentent d'empêcher tout débarquement de migrants en Grande Bretagne. Pour cela une seule manoeuvre, bloquer les canots sur le sable de Bray-Dunes, de Boulogne-sur-mer, d'Équihen-Plage, de Malo-les-Bains ou de Berck-sur-Mer avant le départ. Charge ensuite, et ce n'est pas facile, à ces forces de distinguer les organisateurs et de ne pas les confondre avec les seuls candidats à la traversée.
Quand les gendarmes ou les policiers parviennent à en distinguer un, celui-là va être présenté à la justice. En langage judiciaire, celui qui a été distingué, une fois les preuves à l'appui, on dira de lui qu'il a été confondu ! Comment on traduit cela en persan ou en kurde..?
En l'occurrence, tous les prévenus du jour avaient été confondus après avoir été arrêtés et c'est pour cela qu'ils étaient poursuivis. Arrêtés avant d'être poursuivis, comment cela se traduit en kurde ou en persan?
Serait-ce de l'humour déplacé? Oui, mais pas plus que le fait de demander à la justice de condamner à rester en France - pendant encore deux, trois ou cinq ans - des gens à qui on va délivrer en même temps une interdiction de demeurer sur le territoire français.
On peut d'ailleurs subodorer qu'avant même leur entrée dans le tribunal, le sort de ces cinq jeunes hommes était scellé. Et ce n'était pas les cinq avocats commis d'office, lesquels défenseurs avaient découvert leur dossier peu avant l'audience, qui risquaient de trouver une faille dans l'accusation. Maître Leroy, du barreau de Boulogne, s'y essaya bien pourtant. Il tenta de trouver un vice de forme. Possible que devant une cour d'assise, avec des jurés populaires, sa plaidoirie enflammée, pendant près d'une heure, aurait pu séduire et emporter la cause. Mais il était devant des magistrats professionnels à qui on ne la fait pas.
Alors, après un bref délibéré, les peines sont tombées. Elles allaient de trente mois à cinq ans d'emprisonnement.
Il y avait certainement de bonnes raisons à ces différences de traitement envers les cinq bonshommes. Les magistrats avaient fait leur boulot en conscience, sans aucun doute.
L'audience avait débuté à neuf heures le matin. Elle se concluait sur les coups de dix-sept heures. A l'exception des professionnels de la justice, il n'y avait plus personne pour regarder partir ces hommes vers les lieux de détention. Seule petite consolation pour les Iraniens, dans le même temps ils ne seraient pas sous les bombes américaines.
Il n'empêche. Avoir quitté leur pays, leur famille, avoir traversé tous ces dangers pour se retrouver enfermés dans une geôle française… Et alors que d'aucuns étaient attendus en Angleterre et y avaient même un ticket d'entrée…
Dur, dur…
NB: Selon le Ministère de la justice, le coût de détention en France d'un détenu avoisinerait les 50.000 euros par an.