Emmaüs et des débats sexuels interdits
Le doute doit profiter à l'accusé! C'est un vieux principe du droit traduit du latin in dubio pro reo qui part de l'idée qu'il vaut mieux innocenter un coupable que de condamner un innocent. C'est sur ce terrain là qu'un avocat a souhaité entraîner le tribunal de Boulogne lors de la dernière audience d'avril.
Le centre Emmaüs d'Echinghen n'a pas de chance. Non seulement il ne peut plus associer à son nom celui de l'Abbé Pierre pour cause de présumées dérives sexuelles du curé défroqué mais voilà qu'à l'avenir il ne pourra plus davantage y associer le nom d'un de ses anciens responsables pour les mêmes motifs.
JMQ avait choisi de ne pas se présenter ce jour-là devant les juges qui souhaitaient l'entendre sur les faits de viols commis sur une personne en situation de précarité économique ou sociale commis à l'été 2019. À l'issue d'une longue procédure d'instruction, ces faits étaient susceptibles d'entraîner une peine pouvant aller jusqu'à vingt ans de prison s'ils étaient avérés. Il n'y avait pas de quoi rigoler. D'ailleurs personne ne riait ni ne souriait ce matin-là dans un palais de justice désert, le moment était grave… A défaut d'être présent, l'ancien disciple d'Emmaüs s'était quand même fait représenter par un avocat habitué des prétoires.
Selon l'accusation, JMQ aurait profité de son rôle de responsable du foyer Emmaüs d'Echinghen pour exercer des pressions sur Guillaume afin d'obtenir de lui quelques faveurs sexuelles. Dans un premier temps, l'autre se serait laissé faire.
Mais qui était donc ce Guillaume peu conquérant pour se laisser ainsi dominer par un homme de 60 ans? Pas du tout un gamin immature mais un homme dans la quarantaine, normalement bâti. Un sans-logis qui avait été trop heureux de trouver au foyer Emmaüs un peu d'écoute et de chaleur et, surtout, un appartement gratuit. D'où, selon l'accusation, ce côté vulnérable qui avait aussi servi pour qualifier les faits de viol. Eh oui.
Et ce serait lorsque JMQ aurait menacé Guillaume de le virer de son logement, au motif qu'il ne respectait pas son engagement de stopper son alcoolisme chronique, que ce dernier serait allé se plaindre d'abus sexuels. En tout cas, c'est comme cela que l'affaire était tombée entre les mains d'un juge d'instruction, lequel avait conclu au renvoi en correctionnelle de JMQ. C'est la thèse que soutenait avec beaucoup d'assurance et de conviction la représentante du parquet réclamant une peine de prison ferme. Rien à dire à cela..
Rien à dire? Pas vraiment, non! En tout cas pas pour l'avocat de JMQ qui annonçait d'entrée qu'il n'allait pas pinailler sur les détails.
Sa tactique consistait plutôt à démontrer aux magistrats qu'il existait des doutes raisonnables quant à la réécriture pénale de cette affaire par l'accusation. A force d'exemples, tirés du seul rapport judiciaire, il réussit à atteindre la conclusion que le ministère public n'avait pas apporté d'éléments démontrant avec certitude que les choses s'étaient bien passées selon ce qu'en avait retenu l'instruction. Pour lui, c'était parole contre parole, un argument d'autant plus entendable que la victime potentielle s'était retirée du procès, ne voulait plus en entendre parler et n'était même pas partie civile. Quant aux scènes de sexes présumées, elles n'avaient jamais eu de témoin direct, rappelait le défenseur. A l'appui, il insistait sur les propos d'un salarié d'Emmaüs qui racontait juste avoir surpris JMQ en train de remonter son pantalon et de boucler sa ceinture alors que Guillaume était proche. “Et alors, mon client a de l'embonpoint, c'est normal qu'il passe son temps à se réajuster”.
Certes ce n'était pas l'argument le plus marquant mais il aurait pu faire mouche devant un jury. Comme aurait pu faire mouche cette antienne revenant à l'envi, à savoir qu'il existait un doute raisonnable qui devait, forcément, conduire vers une relaxe. Mais l'on était devant des magistrats professionnels, pas face à des jurés.
De retour de délibéré, le tribunal condamnait JMQ à une peine de quatre années de prison (dont deux avec sursis) et un mandat de dépôt pour un premier aller rapide vers une geôle.
À la réflexion, ce qui avait sans doute joué en la défaveur de JMQ c'est qu'il avait déjà été condamné, il y a plusieurs années, à une peine de prison ferme pour des agressions sexuelles, contre des mineurs.
Il avait alors été prévenu qu'en cas de récidive…
Voilà qui pouvait expliquer pourquoi le doute n'avait pas profité à l'accusé, à fortiori parce qu'en matière correctionnelle, celui qui se présente devant les juges s'appelle… un prévenu!