CARTES GRISES ET GRISES MINES (bis)

Au tribunal de Boulogne, c'est l'écume des jours

Des "fraudes massives" à la carte grise décelées par la Cour des comptes, pour un préjudice d'1,5 milliard d'euros

C'est une fraude massive, pas loin de tourner au scandale d'État. Celui de l'immatriculation des voitures, dénoncé jeudi dans un rapport de la Cour des comptes.
Selon l'estimation de la Cour des comptes, au moins 1,5 milliard d'euros de manque à gagner dans les caisses de l'État, et surtout une menace sur la sécurité routière avec des voitures intraçables. Pour tromper les services de l'État, les fraudeurs ne manquent pas d'imagination. Une trentaine de procédés ont été identifiés, comme le hacking d'ordinateurs de garagistes, l'usurpation d'identité ou la création de garages fictifs.
(Confer la Presse française, mars 2026)

Voilà pourquoi en ces premiers jours du mois d'avril, une affaire de trafic de cartes grises avait attiré l'attention vers Boulogne sur Mer. C'est en effet devant ce tribunal judiciaire que la première audience pénale allait y être consacrée. Un milliard et demi d'euros étaient en jeu, pensez-donc. Voilà qui justifiait bien trois jours d'audience consécutifs.

Ce que l'on a surtout découvert à cette occasion c'est que la technocratie française est si peu efficiente que les premiers “couillons” venus se sont trouvés en mesure de la prendre en défaut. 
Le nouveau système d'attribution des cartes grises était un véritable passeport pour l'arnaque à l'intention de tout bricoleur informatique prêt à risquer sa liberté pour quelques euros.
Ce jour là, dans le palais de justice de Boulogne, ils étaient douze, comme les apôtres, à avoir cru en la bonne parole. Croisez (les fichiers) et multipliez (les ennuis).
Oui, quand on les voyait défiler à la barre, on était en droit de penser qu'il ne s'agissait pas des bras armés de la fraude informatique à grande échelle. C'était plutôt des petites mains. Ils s'appelaient Mohamed, Scotty, Papa Ibra, Franck, Iliasse, Khaled, Bouabdella, Hedi, Bilal, Zubair, Yanis et Sacha. Ils avaient entre 25 et 40 ans, la cinquantaine pour le plus âgé. 
Et voici la liste, épurée, des délits qui leur était reprochés, ensemble ou séparément

Corruption passive, atteinte à un système de traitement informatisé, faux en écriture, escroquerie en bande organisée, complicité d'escroquerie, altération frauduleuse de la vérité, exécution d'un travail dissimulé, blanchiment, opération de placement, corruption active, sachant que certains cumulaient tous ces délits, d'autres n'en retenant qu'un seul. Certains se connaissaient entre eux, d'autres restaient dans leur coin. 
Un embrouillamini invraisemblable. Tous étaient coupables mais tous n'en avaient pas tiré le même profit. Et même celui chez qui les enquêteurs avait retrouvé pour 120.000 euros en espèces n'apparaissait pas plus fortuné que les autres. Pareil pour le propriétaire, sans revenus officiels, d'une Mercédès dernier modèle.

Oui, à l'issue de trois jours de procès, tous apparaissaient coupables car tous reconnaissaient avoir joué un rôle dans cette histoire d'escroquerie. Et le tribunal s'était donné un mois pour statuer.
On imagine la perplexité des trois magistrats devant se mettre d'accord sur les responsabilités individuelles de chacun des protagonistes et d'arrêter une sanction. La perplexité pour déterminer dans quelle mesure telle inculpation s'appliquait entièrement ou partiellement. En bande organisée, ou en solitaire. A partir de telle date ou de telle autre. Avec un gros profit ou pour quelques miettes. Et tout cela pour chacun des douze prévenus car les peines se doivent d'être individualisées. Un vrai truc de ouf pour rester dans le langage de la bande totalement désorganisée depuis.

Ce vendredi 30 avril, tandis que par vidéo interposée un des prévenus suivait l'audience depuis sa prison, la présidente, pendant plus d'une demi heure, a lu les peines infligées à chacun des douze participants. Cela allait de trois mois avec sursis jusqu'à cinq ans ferme avec maintient ou mise en détention. Et puis, il y avait les saisies. Saisies des 120.000 euros en espèces, saisie d'un compte bancaire avec trois dizaines de milliers d'euros, confiscation d'une Mercédès… La lecture des sanctions paraissait interminable même si les motifs d'accusation tombaient comme à Gravelotte. 

Avant le procès, certains organismes nationaux avaient médiatisé l'affaire en assurant se porter partie civile. Certains se sont désistés. L'État n'est plus jamais revenu défendre les 15 millions d'euros qu'il réclamait le premier jour. L'URSSAF quant à elle a obtenu 750 euros. Comme un coup de pied occulte! 
Pour ce qui est de la presse qui avait monté en épingle cette affaire, elle a surtout marqué le prononcé des jugements par sa grande discrétion.
Alors, qu'est devenu le milliard et demi d'euros de préjudice annoncé par la Cour des Comptes..? On n'en saura pas davantage. Il n'y a plus de “scandale d'État”. La justice s'est prononcée, désormais on est passé à autre chose.

Bah, dans une France surendettée, aux budgets en déséquilibre permanent, aux économies toujours renvoyées aux calendes grecques et au personnel politique et technocratique si déconnecté des réalités, en est-on encore à 1,5 milliard d'euros près..?