Les noyées d'Hardelot étaient dans tous les esprits
Mardi 5 avril, Palais de justice de Boulogne/mer. Idriss K., un Irakien de 46 ans, comparaît officiellement pour aide à la circulation ou au séjour irréguliers d'un étranger en France en bande organisée.
Deux jours plus tôt, le dimanche 3 avril, sur les rivages de Neufchatel-Hardelot, un canot pneumatique d'infortune venait de s'échouer. A bord, parmi quatre-vingts passagers serrés comme des sardines, deux femmes avaient trouvé la mort.
Autant dire que cette image allait planer silencieusement sur le prétoire tout au long du procès.
Elle est étonnante la situation de l'Irakien. On apprend qu'avant de s'installer en France, à Bondy dans la banlieue parisienne, il a séjourné en Angleterre. Il est aussi passé par la Belgique où, sous un autre nom, il a écopé d'une peine de prison. Aujourd'hui son domicile officiel est en Allemagne où résident femme et enfants. Actuellement sa résidence secondaire est en prison car il a été condamné récemment, à Paris, pour des faits comparables et postérieurs à ceux pour lesquels il comparait aujourd'hui à Boulogne. Un imbroglio procédural que ne manquera pas de soulever son avocat.
En attendant, la présidente du tribunal judiciaire boulonnais donne lecture des faits qui vont lui être imputés. Ce récit tend à démontrer qu'Idriss K., résident de Bondy, fait de fréquents déplacements sur la Côte d'Opale, entre Berck-sur-Mer et Calais. Parfois il fait quelques détours pour accompagner un de ses passagers qui éprouve une soudaine envie d'acquérir des gilets de sauvetage dans un magasin Décathlon. Il est très sociable, notre Irakien, il n'hésite pas à prêter son véhicule, une BMW, à un ami qui affectionne lui aussi la Côte d'Opale. Tout cela a fini par attirer l'attention. Des enquêteurs se sont mis sur sa piste, à son insu. Ils ont espionné ses téléphones, car, oui, il en a plusieurs, il doit les acheter trois par trois.
Les pisteurs retrouvent régulièrement sa présence dans les cités du bord de mer. A Berck, par exemple, où il passe quelques fois une partie de la nuit dans les dunes et sur la plage. Il aime bien la pêche, se défend-il. Et si dans la matinée qui suit on découvre qu'un canot pneumatique s'est retourné sur la même plage, c'est une fâcheuse coïncidence.
Bien sûr tous ces échanges avec la juge doivent passer par le filtre d'un interprète, ce qui rallonge les débats. L'interrogatoire continue. Il apparaît que l'une de ses anciennes copines aurait déclaré qu'Idriss K. serait le spécialiste capable d'ouvrir les portes, sous scellés, des camions de transport vers l'Angleterre afin d'y faire entrer des migrants sans attirer l'attention. L'Irakien assure qu'elle s'est mal exprimée et que c'est une des raisons pour lesquelles il avait souhaité que son procès soit ajourné. Pour que la dame fût convoquée à l'audience. Mais les magistrats boulonnais n'avaient pas donné suite à cette demande.
Au fur et à mesure que l'interrogatoire avance, l'homme semble perdre patience. Il est vrai que l'énumération des éléments de l'accusation laissent une nette impression que l'Irakien pourrait bien être “le grand patron du réseau” selon les mots d'un membre du-dit réseau qui est tombé et se retrouve en prison.
Alors, enfermé dans la cage de verre, laquelle, au tribunal, est réservée aux détenus pouvant entraîner un danger, serré de près par des gardes pénitentiaires armés, cagoulés et masqués, il va craquer. “Je suis fatigué” lâche-t-il à son interprète. C'est alors à Maître Franck Cecen, du barreau de Paris de répondre aux réquisitions du parquet qui, convaincu de la culpabilité du prévenu, a réclamé une peine de huit ans de prison ferme.
Il va mettre un doute, un vrai, lors de sa plaidoirie l'avocat parisien. Pas sur le fond, qu'il n'aborde même pas, mais sur la forme. Pour lui aucun des éléments qui ont été reprochés à son client ne démontre sa culpabilité. Il a circulé maintes fois entre l'est de la France et la Côte d'Opale? On a vu sa voiture garée en bord de mer? Il a accompagné un ami qui achetait des gilets de sauvetage? Il a prêté sa propre voiture à ce même ami? Et alors, ce n'est pas interdit. Où sont les preuves de culpabilité?
Il y a un autre argument avancé par la défense. La période des faits reprochés à son client aurait déjà fait l'objet d'une autre instruction avec d'autres prévenus. Une affaire qui a déjà donné lieu à des jugements. D'où la question, pourquoi n'avoir pas intégré Idriss K. dans cette procédure?
C'est cela qui avait permis au maître du barreau d'entamer son propos en lançant: cette affaire n'est qu'un dossier de fond de tiroir.
A défaut d'avoir raison sur le fond avait-il tort sur la forme? Allons savoir. Mais il y avait ces naufrages qui se multiplient et qui font que l'on doit être autour de la vingtaine de noyades mortelles rien que depuis le début de l'année sur le littoral de la Manche. Et puis il y avait ces deux femmes mortes deux jours plus tôt. Il y avait aussi une conviction. La conviction que ceux qui participent à cette traite d'êtres humains se transforment aussi parfois en convoyeurs de la mort
Alors, après un bon quart d'heure de délibéré, la sanction tombait: sept ans de prison ferme.
L'avocat a déjà prévu de faire appel.