Au tribunal cet après-midi-là: Hein, Chef!
Morgan a 21 ans et déjà quatre condamnations à son casier judiciaire. Pas pour des faits graves, non, pour des menus larcins ou des démonstrations d'incivilité, tous ces trucs qui empoisonnent quand même la vie de tous les jours des bons citoyens que nous sommes censés être.
Cet après midi là, il fait son apparition au tribunal entouré d'une escorte pénitentiaire. Il est incarcéré parce qu'il n'a pas répondu à une précédente convocation alors qu'il est encore en période de probation.
Morgan c'est un gamin qui a été abandonné par sa famille à l'âge de deux ans, qui a passé sa jeunesse et son adolescence en foyers ou en familles d'accueil et qui n'a jamais trouvé d'attaches. Ni avant ni après avoir été lâché à la rue à 18 ans. Toutefois, comme le dira son avocate, Morgan c'est un débrouillard. Alors il a meublé le vide de sa vie avec des petites affaires pas toujours dans la légalité. D'où ses ennuis avec la justice.
Physiquement, il n'a rien d'une brute, tout au contraire. Il inspire même la compassion avec sa sympathique petite tête de piaf et la cervelle adéquate.
Le 20 avril dernier il est entré dans une boutique de produits de beauté et a tenté d'en sortir après avoir dissimulé cinq articles sous sa veste. Interpellé par la police, s'il en a bien rendu trois il a eu le temps d'en revendre les deux autres d'une valeur globale de 38,80 euros. Cela, c'est le montant du vol pour lequel il comparait en justice. Trente huit euros, quinze à la revente!
Mais voilà, le même jour, ou plutôt le soir, vers 23 heures, il est accusé d'avoir tenté d'arracher le sac d'une dame septuagénaire et d'avoir provoqué sa chute sur le trottoir, sans conséquences physiques. Et sans qu'il ait emporté le sac avant de s'enfuir à l'arrivée de témoins. Cela c'est pour la tentative de vol avec violence.
Voilà la nature des faits qui lui sont reprochés et dont le président de séance lui donne lecture. À Morgan de s'en expliquer.
Le gamin reconnait, presque spontanément, le vol de deux produits Yves Rocher. Pour l'histoire du sac à main, lui et son avocate ont une autre version selon laquelle la vieille dame était en état alcoolisé au moment de sa chute et que Morgan se serait juste penché sur elle pour lui venir en aide.
Il l'aime bien, cette version, Morgan. Alors il en rajoute. Lui qui a été abandonné peu après sa naissance, il va même jusqu'à évoquer sa grand-mère.
Il ne parle pas, il tchatche, il baratine, il extrapole. Emporté par son élan et se croyant sans doute en bonne (7ème?) compagnie, il n'hésite plus à conclure son laïus en glissant au président « Hein, Chef! ».
Lequel lui réplique sur le champ et sans sourire : « On ne dit pas chef, on dit Monsieur le Président ».
Son avocate, commise d'office lors de son incarcération et présente à l'audience, va bien tenter de lui éviter le retour en prison en misant sur la possibilité que la victime de la tentative de vol aurait très bien pu tomber sans que Morgan la bouscule pour lui piquer son sac. Sur un malentendu, cela aurait pu marcher. Mais ces propos n'étaient pas tombés dans la bonne oreille.
Morgan a finalement été condamné à dix mois de prison avec maintien en détention et possibilité d'aménagement dans six mois. Un temps que le tribunal a estimé nécessaire pour que le gamin puisse trouver un toit et une embauche. Oui, parce qu'il se dit que cette éventualité serait possible depuis une maison d'arrêt des Hauts de France.
Acceptons-en l'augure car sinon on ne voit pas comment, en sortie de prison, la vie va s'ouvrir à ce moineau des rues tombé trop tôt de son nid.
Au risque, si ce n'était pas le cas, de le voir de nouveau… Glisser sur une mauvaise pente. Hein, Chef?