La guerre contre la drogue est-elle perdue?

A Boulogne l'héroïne (comme la coke) a ses revendeurs à la p'tite semaine

Ce mardi matin 18 mai, dans la salle d'audience du second étage du palais de justice, quatre trafiquants de drogue devaient être entendus. Un seul a comparu.

Il s'appelle Enzo, il a officiellement 18 ans mais il en paraît dix de plus derrière sa barbe mal taillée. Dix huit ans et il est déjà accroc aux stupéfiants. Il prétend qu'il ne l'est qu'à la fumette mais c'est pourtant avec des doses de cocaïne ou d'héroïne qu'il a été contrôlé en octobre dernier. Il était censé les revendre, juste pour pouvoir payer sa propre consommation prétend-il. “Mais c'est la mort que vous vendez” lui assène la présidente.  Il nie mollement, il assure que tout cela est derrière lui. S'en suit une leçon de pédagogie dont il n'a apparemment que faire. Même dans leur bienveillance, les magistrats doutent qu'il tourne définitivement la page quand ils lui demandent comment va-t-il faire pour rembourser ses fournisseurs puisque ses pochons de stups ont été saisis et qu'il est sans revenu. “Je vais essayer”, dit-il quand la sanction tombe et qu'aux huit mois de prison avec sursis s'ajoutent une obligation de soins et une autre de formation. Et quand il quitte le prétoire personne ne parierait sur ses chances de ne jamais revenir, pour les mêmes faits, devant un tribunal.

Il s'appelle Romain, il a la cinquantaine et, d'après le rapport de justice, cela fait trente ans qu'il traîne des affaires de drogues derrière lui. Là encore on parle de coke et d'héro. Mais on n'en saura pas davantage car l'homme n'est pas présent à l'audience. Il est vrai qu'il est aussi présenté comme étant SDF, sans domicile fixe. À qui a bien pu être envoyée sa convocation? Pour survivre financièrement, il bénéficie d'une rente AAH, allocation adulte handicapé. Pour améliorer l'ordinaire, il deale. C'est comme cela que Romain s'est fait choper rue Porte Gayole à Boulogne. Il avait dans les poches quelques pochons de drogues et 165 euros en espèces qui ont été saisis. Toute sa fortune. Que faire alors, dans ces conditions, de ce personnage? Le tribunal a tranché. Ce sera dix mois de prison à exécuter à la discrétion du JAP, le juge d'application des peines. 
Reste maintenant à savoir comment la dite justice va bien pouvoir notifier cette décision et la faire exécuter par un Romain dont le comportement et ses idées fixes auraient bien fait sourire nos ancêtres les Gaulois.

Il s'appelle Valentin, il n'est pas présent, lui non plus, devant les juges. De fait, on a sans doute échappé à un numéro qui aurait pu hésiter entre rire et désolation.
Car notre homme rencontre quelques difficultés d'adaptation à la vie sociale. Pour tenter d'y remédier, il est régulièrement invité à faire des séjours en soins psychiatriques à Saint-Venant. Mais il n'y est pas très assidu. Lui aussi est SDF. Lui aussi perçoit une allocation adulte handicapé, ah, ah, ah! 
Il est plutôt déséquilibré, dit-on, il se montre violent avec sa mère chez laquelle il revient de temps en temps, à trente ans.
Pas fu-fute le Valentin? En tout cas il a été interpellé à Outreau en Octobre pour une histoire de Mars. 
Oui, trois Mars en chocolat qu'il avait tenté de voler. D'où une interpellation, d'où une fouille qui a conduit à la découverte de vingt grammes de drogues, coke ou héro. Mais, apparemment, tout n'était pas pour sa propre consommation.
Que faire de ce garçon? Trois mois de prison avec sursis et au juge d'application des peines de voir comment les accommoder a décidé le tribunal.

(Le quatrième s'appelle Abdelkarim. Poursuivi pour transport de stups son cas a été renvoyé. Il est en prison pour une autre affaire et la visioconférence n'était pas au point ce mardi)

Quatre affaires de drogues. Quatre prévenus et trois dont on comprend pourquoi les juges ne les envoient pas directement en prison. Des prévenus comme il s'en présente quasiment toutes les semaines au TGI de Boulogne/Mer. Des dealers à la petite semaine, recrutés parmi les abandonnés de la société, recrutés par des fournisseurs restés tranquilles chez eux. Lesquels fournisseurs sont les clients de gros bonnets lointains et bien à l'abri. Des gros bonnets sous l'emprise des gros trafiquants. Et caetera. 
Des Valentin, des Romain, des Enzo, des Abdelkarim, il y en a plein les rues. À Boulogne, à Calais, à Étaples, comme ailleurs. Ils “vendent de la mort” comme on dit dans le tribunal. Un trafic de morts qui rapporte plus de trois milliards d'euros chaque année rien qu'en France.  
Selon les chiffres officieux, deux-cents mille personnes vivraient de la drogue en France. On ignore combien en vivotent. Ni combien y survivent.
La guerre contre ce trafic, telle qu'elle est conçue en haut-lieu, est perdue d'avance. On n'a pas fini de voir défiler (ou pas) des Romain, des Valentin, des Enzo, des Abdelkarim et plein d'autres devant les tribunaux… 

Un dernier détail: pendant le procès des prévenus, la salle d'audience était totalement vide de public. Pour l'effet dissuasif des séances dites publiques, il faudra encore attendre.