Justice: on n'a pas tous les jours vingt ans
Les magistrats boulonnais avaient prévu deux jours d'audience consécutifs pour cette affaire hors normes.
Laurent P. était attendu à la barre pour répondre d'une petite dizaine de délits, dont des escroqueries et des blessures involontaires. Une petite quinzaine de victimes avaient également été convoquées ainsi que deux institutions sociales du Nord et du Pas de Calais qui s'étaient portées parties civiles.
Dès l'ouverture de l'audience on pressentait que quelque chose clochait. D'abord, Me Robert, l'avocat désigné par le prévenu mais retenu par ailleurs, s'était fait excuser et suppléer, provisoirement, par Me Krych. Et puis Laurent P. brillait lui-aussi par son absence. Et surtout on devinait que la présidente était un peu embarrassée.
Très vite elle expliquait pourquoi, approuvée en ce sens par l'avocat (suppléant) du prévenu.
Pour faire simple, disons que les délits supposés avaient été insuffisamment détaillés dans la procédure, qu'il y manquait, entre autres lacunes, des dates et des lieux précis. Ceci malgré une procédure d'instruction qui avait duré des années.
Invité à donner son avis sur une demande de renvoi assumée par la défense, le représentant du parquet évoquait une forme de désinvolture, sans que l'on sût précisément à qui la formule était destinée. Toutefois, il ne s'opposait pas formellement à ce que l'affaire fût renvoyée, sine die.
Après avoir reçu le consentement tacite de l'avocat suppléant de la défense, et à l'issue d'un bref délibéré sur le siège, le tribunal annonçait que l'affaire était renvoyée afin de permettre à l'accusation de requalifier les faits. Restait alors à trouver un espace temps qui permît deux jours consécutifs de débats. Une date fut retenue, ce serait les 16 et 17 septembre. Septembre 2027 s'entend.
Oui, septembre 2027, c'est à dire exactement vingt ans après la commission du premier délit reproché à Laurent P.
Une audience de jugement fixée vingt ans après la commission des faits, dans des affaires purement délictuelles, ce doit quand même être assez rare dans les juridictions françaises. Mais comme le disait avec humour l'avocat suppléant de la défense en se référant à Proudhon* “la justice est humaine”. Sous-entendu, elle a donc droit à l'erreur.
En justice, comme ailleurs, on n'a pas tous les jours vingt ans.
* La justice est humaine, tout humaine, rien qu'humaine. C'est lui faire tort que de la rapporter, de près ou de loin, à un principe supérieur ou antérieur à l'humanité.
Ce sacré Pierre-Joseph Proudhon avait déjà tout compris… Avec la sagesse et le recul d'un bon journaliste…