LE COEUR À MARÉE BASSE

C'est un grand tort d'avoir raison trop tôt

Tout en se félicitant de l'arrivée d'un vrai bateau capable d'emmener des passagers et des véhicules de l'autre côté de la Manche, il n'est peut-être pas inutile de rappeler un peu l'Histoire (avec un grand H) à l'intention de ceux qui n'ont pas connu ces temps heureux ou de ceux qui ont la mémoire courte. 

Les années quatre-vingts furent l'âge d'or du Trans-Manche à Boulogne. Voici ce qu'en disait, dans un ouvrage de référence, le professeur d'histoire moderne Alain Lottin:  En 1979, le nombre de passagers s’élève à près de deux millions et demi, un Hoverport est créé. En 1982, Boulogne avec 4 millions de passagers est le second port de voyageurs, celui dont la progression est la plus importante. Grâce à d’importants travaux permettant l’accueil de ferries de la nouvelle génération, l’objectif est d’atteindre les 6 millions de passagers en 1984. 
Eh, oui, en ce temps-là Boulogne avait cet objectif de six millions de passagers annuels et tout le monde y croyait. 
Mais au lieu de cela, Boulogne cédait déjà peu à peu la place à Calais au point que dès 1984, loin des prévisions d'A. Lottin, la fréquentation chutait pour retomber en-dessous des 3 millions de passagers en 1985. Le trafic de passagers n'allait plus cesser de décliner. Avant le coup, de grâce…

Que s'était-il alors passé? Oh, pas grand chose, juste une idée mitterrandienne et tatchérienne de sceller une nouvelle Entente cordiale avec la mise en service du Tunnel sous la Manche. Lequel tunnel flirte aujourd'hui avec les 12 millions de passagers.
Ce Tunnel, dont les travaux débutèrent en 1987, fut la principale cause de la disparition du trafic trans-manche à Boulogne, ceci dans la quasi indifférence, et en tout cas de la totale indigence, du personnel politique et économique non seulement local mais aussi régional. Il se disait alors, pour se réconforter, que c'était à chacun sa spécialité. A Boulogne la pêche, à Calais le Trans-Manche, à Dunkerque le fret. Sauf que…

Sauf que la pêche n'a cessé de décliner pour manque de ressources halieutiques et excès de recommandations et d'interdictions européennes. Sauf que Calais a vu son trafic maritime se maintenir et même progresser. Sauf que le port de Dunkerque, oui Dunkerque, normalement spécialisé dans le commerce, s'est lui aussi tourné vers le Trans-Manche.
Ainsi, l'an dernier, il a accueilli près de deux millions de passagers pendant que Boulogne était encore dans le néant et apparaît aujourd'hui être la seule victime de cette période révolue.

Et voilà que quarante deux ans après ce désastre économique et ses répercussions sur la vie locale, voilà qu'un espoir renaît. Alors, on est en droit de se poser juste une question: qu'est-ce que les responsables politiques et économiques, pas seulement de Boulogne mais aussi de la Région, ont fait pendant tout ce temps? 

à suivre

Post scriptum: Et qu'on ne dise pas que ce qui est arrivé était imprévisible. Voici ce qu'un modeste journaliste local boulonnais mettait à la Une (à la hune!) à l'aube de l'année 1985. 

Que n'ai-je entendu depuis comme critiques acerbes et totalement à côté de la question. 
C'est un grand tort que d'avoir raison trop tôt.

J.G.